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Vino Sospeso, les dessous d’une création

Arts

"Faire un pas de côté, regarder les usages avec l’œil de celui qui est en dehors. Pour remettre à plat, retirer ce qui est superficiel » déclare la designer matali crasset. Le workshop qui lui a été confié par la Fondation pour la culture et les civilisations du vin pour l’exposition temporaire de La Cité du Vin « Renversant ! Quand art et design s’emparent du verre », en collaboration avec les équipes du CIAV (Centre International d’Art Verrier) de Meisenthal, avait pour ambition de faire découvrir le processus de conception et de réalisation d’un objet en verre, en montrant que celui-ci n’est pas uniquement esthétique mais aussi et surtout ancré dans la vie réelle… Retour sur les dessous de la création de Vino Sospeso.
 

Vino Sospeso : genèse d’un projet 

« Donner de nouvelles formes au monde »

« La production de biens de consommation, l’agriculture, les produits culturels… Plus aucun secteur n’échappe à l’industrialisation de masse et à l’extrême rationalisation des productions humaines. Les aliments ont tous le même goût, les objets manufacturés se ressemblent et suivent les mécanismes universels de la grande distribution, renvoyant les relations humains-marchandises à de bien tristes histoires de stimulus visuel immédiat et de guerre des prix »* déclare Yann Grienenberger, directeur du CIAV de Meisenthal.

Lorsque le projet d’exposition sur le verre et le vin porté par la Fondation pour la culture et les civilisations du vin s’est dessiné, Yann Grienenberger a vite compris qu’il avait là la chance et l’occasion d’essayer d’exprimer une posture différente, de « donner de nouvelles formes au monde ». C’est donc en partant de ce constat de globalisation de l’économie qu’est né le projet de Vino Sospeso, avec l’idée de s’engager dans un projet unique en allant à l’encontre de la standardisation des objets, de manière réfléchie. Sans parler de rejet en bloc propre et dur des progrès de l’humanité, il était selon lui nécessaire d’organiser la résistance, en portant « un regard un regard critique et constructif sur les réflexes invasifs des modèles dominants »*.

Et la résistance, selon lui, se retrouve simplement dans le fait de « défendre les productions artisanales, leurs valeurs, leurs traditions »* qui permet de se réapproprier le droit à l’émotion, et d’esquiver les effets anesthésiants de l’industrialisation de masse. C’est par ailleurs la philosophie même du CIAV de Meisenthal, où, depuis 2012, les artisans tentent de réinscrire la tradition verrière dans son époque en reliant des savoir-faire transmis et enrichis par des générations de verriers, et des questionnements portés par des créateurs contemporains. 

L’équipe des « artisans du design »

Ce projet a rapidement fait sens à la fois pour l’équipe du CIAV de Meisenthal, mais également pour matali crasset, designer associée au projet par la commissaire de l’exposition Bettina Tschumi, qui s’est spontanément saisie de l’idée.

Pour Yann Grienenberger, « matali crasset est une designer tout-terrain, qui par-delà le monde, interroge différents dispositifs productifs et usages. Ce qui la caractérise principalement, au-delà des formes qu’elle imagine, c’est sa manière d’aborder le design comme une science humaine, en plaçant les hommes qui font le territoire dans lequel elle agit au centre du processus »*. En petit groupe de trois à quatre personnes en prise directe avec le projet, régnait alors une réelle envie de s’engager autour de Vino Sospeso.
 

La création de Vino Sospeso : « l’objet à boire » nomade 

De la réflexion…

Repenser la manière de boire du vin et imaginer un verre réinterrogeant les usages traditionnels, voilà de quoi est partie la réflexion de matali crasset pour ce projet unique : « Faire un verre qui va servir à déguster du vin biodynamique, soit. Mais comment cela peut-il devenir une vraie expérience ? ».

L’idée s’est alors imposée d’elle-même, il s’agissait de proposer un rituel pour être ensemble, déguster et rendre hommage à ces viticulteurs qui prennent des risques. Plus encore, il s’agissait de « retrouver une expérience : ce n’est pas simplement boire le vin, mais c’est le boire ensemble et pouvoir échanger »*.

Pour Yann Grienenberger, « nous n’avons en effet, dans l’époque où nous vivons, jamais eu autant besoin de nous sentir appartenir à un groupe social, à des démarches sincères et collectives, de nous rattacher à des rituels locaux réconfortants… »*.

… à la forme finale

« La forme finale de l’objet ne serait alors que le résultat d’une volonté d’exprimer un nouveau cérémoniel ». Pour ce faire, matali crasset est partie d’une réinterprétation d’un moule ancien en fonte conservé dans la « moulothèque » du CIAV de Meisenthal, conservatoire ne comportant pas moins de 2000 moules historiques, collectés depuis 20 ans dans des unités de productions verrières régionales désormais éteintes.

Pour le placer au centre d’une expérience, est apparue l’idée de ne pas simplement avoir un verre posé sur une table, à disposition, mais de rendre la personne dans un processus actif en la faisant aller chercher le verre, avec un verre suspendu. Ainsi, matali a réinterprété l’objet en l’augmentant d’une attache qui vient usuellement surplomber les traditionnelles boules de Noël produites à Meisenthal depuis 1999, et en modifiant sa découpe à froid. Elle déclare « pour pouvoir prendre le ballon, le tourner, la version la plus commode, c’était celle où nous n’avions pas de tige »*.

Cet « objet à boire » ne ressemble à aucun autre verre de vin, parce qu’il se veut une évocation de l’âme du vin et celle du verre. « La robe d’un vin élevé avec amour, transpercée par le soleil, flotte au vent léger »*. Défiant les lois de la gravité, Vino Sospeso marque dans son aspect singulier et aérien par un verre en lévitation, suspendu à la branche d’un arbre. L’idée, selon Yann Grienenberger, étant de « Le cueillir avec respect. Le tenir dans ses paumes. Le respirer puis le porter à ses lèvres. S’emplir de ses arômes »*.

* Extraits du catalogue de l’exposition « Renversant ! Quand art et design s’emparent du verre », paru aux Editions 5 Continents, en vente à La Boutique de La Cité du Vin (25€).